La pratique de Tessa Mars s’inscrit dans une exploration des relations entre mémoires, récits et spiritualité. Traversé par les héritages historiques et affectifs de la Révolution haïtienne, son travail explore la manière dont ceux-ci continuent de façonner son rapport à la terre, mais aussi les notions de survie, d’adaptabilité, de lutte et de création. Il s’attache également à la façon dont les mythes, les croyances et les légendes structurent notre rapport au monde visible et invisible, ainsi que nos formes d’appartenance. L’artiste puise dans les histoires d’Haïti autant que dans son expérience personnelle pour imaginer des formes capables de réparer, de transmuter et de relier.
Avec La Mue, l’artiste présente une installation composée de sculptures en fer découpé suspendues et d’une œuvre sonore. Le projet prend sa source dans son retour en Haïti après plusieurs années passées à vivre à l’étranger. Ce retour, d’abord vécu comme des retrouvailles, s’est rapidement teinté d’une altération : celle d’un pays familier devenu partiellement étranger, marqué par les troubles et violences extrêmes des gangs, une paralysie politique et une pauvreté profonde de la population. Ses œuvres se construisent à partir de cette expérience de désajustement, où coexistent attachement, perte et nécessité de réapprendre à habiter un lieu.
Le fer découpé, technique traditionnelle haïtienne, est introduit pour la première fois dans la pratique de l’artiste. Réalisées en collaboration avec des artisans, ces formes suspendues prolongent un imaginaire présent depuis l’enfance de Tessa Mars, nourri notamment par les sculptures en bois et les œuvres en fer découpé que sa grand-mère maternelle vendait dans sa boutique. Ces objets habitaient également la maison familiale de l’artiste. Le soir, sa grand-mère lui racontait des contes et des légendes haïtiennes, peuplés de créatures fantastiques, de dangers et de métamorphoses. Les ombres projetées par ces sculptures, à la fois protectrices et inquiétantes, continuent de nourrir l’imaginaire de l’artiste depuis l’enfance.
À la galerie, les figures qui peuplent l’installation, à la fois héroïques et vulnérables, semblent engagées dans un processus de transformation permanent. Suspendues entre plusieurs états, elles donnent à voir des corps en devenir, traversés par des présences humaines, animales ou spirituelles. Parmi elles, des silhouettes qui semblent s’embraser prolongent un motif récurrent dans la pratique de l’artiste, où le feu évoque à la fois les violences de l’histoire, faisant écho aux soubresauts de la Révolution haïtienne, et la possibilité de réinvention. Des figures de chiens traversent l’installation comme des présences protectrices, veillant sur ce processus de transformation. La couleuvre, associée aux imaginaires de la sagesse et de la connaissance, prolonge, par sa mue, le mouvement de passage qui donne son titre à l’exposition.
Une berceuse que la mère de l’artiste avait l’habitude de lui chanter résonne dans la galerie et accompagne l’installation. Cette voix intime agit comme un fil reliant mémoire, protection et transmission. Elle inscrit l’ensemble dans une temporalité sensible, où le passé affleure dans le présent. L’exposition nous plonge dans ce moment intermédiaire où une forme ancienne se défait sans qu’une nouvelle soit encore stabilisée.
Biographie de l’artiste
Tessa Mars est une artiste visuelle haïtienne dont le travail explore les questions de genre, de paysage, de migration et de spiritualité en relation avec l’histoire d’Haïti. Diplômée de l’Université Rennes 2 (2006) et de la Rijksakademie van Beeldende Kunsten (2020–2022), elle vit et travaille à Port-au-Prince.
Son travail a fait l’objet d’expositions personnelles à la Casa del Lago (Mexico, 2024), à la Maison Dufort (Port-au-Prince, 2019), à l’Institut français de Port-au-Prince (2016) et à Alice Yard (Port-d’Espagne, 2015).
Elle a participé à de nombreuses expositions collectives, notamment au MAC Panama (Panama, 2026) et à Ocean Space (Venise, 2025) dans le cadre du programme de TBA21–Academy, au Museo de Arte Contemporáneo de San Juan (2025), au Denver Art Museum (2022), à la South London Gallery (2022), à Framer Framed (Amsterdam, 2022), à BRIC Arts (Brooklyn, 2018), à la Power Plant Gallery de Duke University (Durham, 2018) ainsi qu’au Musée du Panthéon National Haïtien (Port-au-Prince, 2014)
Elle a également participé à la 10e Biennale de Berlin (2018), à la 3e Biennale de Toronto (2024) et à Prospect.6 à New Orleans (2024). Tessa Mars a pris part au premier pavillon haïtien lors de la 54e Biennale de Venise (2011).
La Mue est sa première exposition personnelle en France.